|
Du devoir de mémoire
au Shoah business
Dans son pamphlet «l'Industrie de l'Holocauste» Norman Finkelstein
s'en prend aux organisations juives américaines qui instrumentalisent
la Shoah. Rencontre à New York avec l'auteur.
NORMAN G. FINKELSTEIN
L'Industrie de l'Holocauste Postface de Rony Brauman. Traduit de
l'américain par Eric Hazan, éditions La Fabrique, 157 pp.,
89F (12,19 euros).
Par ANTOINE DE GAUDEMAR, le 15/2/2001
epuis sa sortie à l'automne dernier, l'Industrie de l'Holocauste
de Norman G. Finkelstein nourrit aux Etats-Unis et en Angleterre une vive
polémique, qui a rebondi la semaine dernière en Allemagne,
où l'ouvrage vient d'être traduit. Dans ce bref pamphlet,
l'auteur, un universitaire juif new-yorkais dont les parents étaient
des rescapés du ghetto de Varsovie et des camps, dénonce
l'existence aux Etats-Unis d'«une industrie de l'Holocauste»,
dont les buts principaux sont de justifier la politique «criminelle»
d'Israël et d'«extorquer de l'argent à l'Europe»
au nom des familles des victimes. Ces attaques violentes ont valu à
Norman Finkelstein d'être accusé de «haine de soi»,
d'irresponsabilité, d'encouragement au négationnisme. Exacerbée
par ce brûlot, la controverse sur cette «exploitation de la
souffrance des juifs» a démarré en fait il y a quelques
années aux Etats-Unis, que ce soit à propos de l'ouvrage
très discuté de Daniel Goldhagen pour qui le peuple allemand
est intrinsèquement antisémite (1), de celui de l'historien
Peter Novick, The Holocaust in American Life (en traduction chez Gallimard,
lire ci-contre), auquel Norman Finkelstein se réfère beaucoup
et selon lequel la mémoire de l'Holocauste est «une construction
idéologique», ou encore à propos de ceux des «nouveaux
historiens» israéliens qui ont montré comment les
dirigeants d'Israël ont utilisé la Shoah pour renforcer le
nationalisme juif.
Pour Norman Finkelstein,
le grand tournant se situe autour de 1967. Jusque-là, les milieux
juifs américains, très assimilationnistes, se soucient fort
peu de l'Holocauste et de ses conséquences. C'est dans l'indifférence
quasi générale que Raul Hilberg publie au début des
années 60 son immense enquête sur la Destruction des juifs
d'Europe, devenue aujourd'hui la référence n°1 en la
matière. Outre le silence des survivants, la guerre froide faisait
que toute critique de l'Allemagne passait alors pour de la propagande
communiste. C'est la guerre des Six Jours qui ravive la mémoire
de l'extermination dans une communauté jusque-là méfiante
vis-à-vis du jeune Etat juif socialiste. Dès lors, les élites
juives américaines vont s'employer à resserrer leurs liens
avec Israël, le nouvel allié des Etats-Unis, renforçant
du même coup leur intégration dans la société
américaine. La vulnérabilité d'Israël révélée
par la guerre du Kippour en 1973 marque selon Norman Finkelstein le début
de «l'industrie de l'Holocauste». Une «arme parfaite
pour mettre Israël à l'abri de toute critique», explique-t-il.
Il ajoute: «Le système de l'Holocauste repose sur deux dogmes
centraux: 1) l'Holocauste constitue un événement historique
catégoriquement unique; 2) l'Holocauste constitue le point culminant
de la haine irrationnelle et éternelle des gentils contre les Juifs».
Ce concept d'«unicité» de la Shoah, derrière
lequel il décèle une revendication de «l'unicité
des Juifs», est pour l'auteur une «mystification», «intellectuellement
vide et moralement indigne», au nom de laquelle il est interdit
par exemple de faire le moindre rapport entre nazisme et communisme, Auschwitz
et Hiroshima, génocide juif et génocide arménien.
De plus, au nom de ce concept, prospèrent toutes sortes d'«escroqueries
intellectuelles», dont Elie Wiesel et ses «conférences
à 25 000 dollars (plus la limousine et le chauffeur)» lui
semble l'incarnation, et de supercheries littéraires dont Jerzy
Kosinski (l'Oiseau bariolé) ou Benjamin Wilkomirski (Fragments)
seraient les figures emblématiques. Seuls ou presque, remarque
Norman Finkelstein, les historiens les plus sérieux de la Shoah
(Raul Hilberg, Christophe Browning, Ian Kershaw, Saul Friedlander) ont
dénoncé cette «instrumentalisation» de l'Holocauste.
Enfin, Norman Finkelstein accuse les organisations juives américaines
de se livrer à un véritable «racket» en réclamant
à «toute l'Europe» des réparations concernant
les spoliations, quitte à gonfler artificiellement le nombre des
survivants. Il les accuse surtout de conserver la plupart des sommes recueillies
pour leurs frais de fonctionnement, au lieu de les redistribuer aux familles
des victimes.
La charge est violente.
Signée par un non-juif, elle serait sûrement taxée
d'antisémitisme. De par sa position, Norman Finkelstein s'autorise
des excès de ton qui peuvent gêner. Jusqu'à Rony Brauman,
qui a accepté d'écrire la postface, mais après avoir
«hésité». S'il ne partage pas toutes les thèses
de Finkelstein, la reprise des violences au Proche-Orient l'a finalement
décidé, tant ce fut selon lui «une nouvelle occasion
de constater à quel point l'invocation des souffrances d'hier sert
à relativiser, voire à justifier des violences d'aujourd'hui
qui ne sont pas plus tolérables». Rony Brauman en profite
aussi pour souligner les différences entre le contexte américain
et le contexte français. Ici, contrairement aux USA où peut
sévir une forme pathologique de «Shoah business», le
débat porte davantage sur le «devoir de mémoire»,
parce que s'y rajoutent deux dimensions absentes du débat américain:
la culpabilisation sur Vichy, la collaboration, et ce fameux «passé
qui ne passe pas», d'une part; la résurgence d'une extrême
droite organisée et de thèmes antisémites, d'autre
part. Ces deux différences réduisent pour le lecteur français
la portée des critiques de Norman Finkelstein, mais ne masquen
pas la pertinence de sa principale question: comment parler de la Shoah
et d'Israël sans tomber dans un culte manichéen et sectaire,
et comment éviter qu'une telle «sacralisation» ne crée
un phénomène de rejet?
(1) Les Bourreaux
volontaires de Hitler (Seuil, 1997). Norman Finkelstein a lui-même
écrit avec Ruth Bettina Birn un livre contre Daniel Goldhagen:
l'Allemagne en procès: la thèse de Goldhagen et la vérité
historique, Albin Michel, 1999.
©Libération
***********************
L'Holocauste
à l'américaine
Le livre de Novick, qui étaye celui de Finkelstein, analyse
la Shoah dans la conscience américaine.
PETER NOVICK
The Holocaust in American life
Houghton Mifflin Company, Londres, Bloomsbury, 373 pp., 18£99 (30
euros).
La traduction est prévue
chez Gallimard début 2002.
Par OLIVIER WIEVIORKA, le 15/2/2001
'Holocauste n'a pas directement concerné les Etats-Unis. Pourtant,
le souvenir de la Shoah tient aujourd'hui une place considérable
dans l'espace public américain au point de constituer un élément
identitaire fort, pour les juifs comme pour les Gentils. Phénomène
éminemment paradoxal que Peter Novick s'efforce d'éclairer.
Professeur à l'université de Chicago, l'historien a publié
en 1968 une étude de l'épuration qui, traduite en 1985 et
constamment rééditée depuis, a longtemps fait autorité.
Premier mérite, l'ouvrage présente une chronologie de cette
mémoire. De fait et au rebours d'une idée reçue
, le silence sur l'extermination a longtemps prévalu. La
passivité aujourd'hui tant décriée de l'administration
Roosevelt s'explique par des facteurs multiples. La Maison-Blanche refusa
les offres formulées par quelques dirigeants nazis (l'échange
de juifs contre des camions par exemple) pour ne pas menacer l'entente
avec l'allié russe; et le refus de bombarder Auschwitz s'explique
tant par l'inutilité d'une telle frappe que par les risques qu'auraient
encourus les déportés. Après la victoire, la présence
de la Shoah dans l'espace public demeura tout aussi discrète. Pour
les sionistes, la création d'Israël offrait un exutoire à
la croissance démographique de la Diaspora un discours qui
obligeait à taire les pertes subies pendant la Seconde Guerre mondiale
d'autant que les survivants, tournés vers l'avenir, ne cherchaient
pas à raviver le souvenir de leur calvaire. La guerre froide ne
modifia guère la donne. L'engagement communiste de nombreux juifs
songeons aux Rosenberg incita en effet la communauté
américaine à la discrétion. Les juifs acceptèrent
ainsi la renaissance de l'Allemagne dût-elle s'accompagner
du silence sur les crimes nazis pour ne pas être taxés
de connivence avec Moscou. Enfin, en pleine croissance, les Etats-Unis
privilégiaient dans leur imaginaire le héros (cow-boy ou
soldat) plutôt que le faible. Les juifs eux-mêmes préférèrent
exalter leurs faits d'armes l'insurrection du ghetto de Varsovie
plutôt que de revenir sur la page, jugée moins héroïque,
de l'Holocauste.
Les années soixante marquèrent un changement. La guerre
des Six Jours puis la guerre du Kippour révélèrent
la vulnérabilité d'Israël. Sciemment ou non, les dirigeants
israéliens utilisèrent, pour émouvoir les opinions
publiques et s'assurer d'un soutien américain dont on doutait,
la référence à l'Holocauste, comparant par exemple
les Arabes aux nazis. En s'assimilant, les juifs, par ailleurs, aliénaient
leur identité. L'Holocauste constitua alors un marqueur identitaire
susceptible d'unir et les générations, et une communauté
traversée par le conflit le soutien désormais controversé
à Israël par exemple. La guerre du Viêt-nam a contribué
à valoriser les victimes incarnées par le spectacle
dantesque des enfants brûlés au napalm. Enfin, dans une période
marquée par le relativisme moral, la Shoah prouvait à une
Amérique vacillante qu'existaient malgré tout un mal et
un bien absolus.
L'ouvrage second mérite remet en cause les consensus
les plus assurés. L'unicité de l'Holocauste évidence
admise ne constitue-t-elle pas le propre de tout événement
historique? Justifier l'omniprésence de la Shoah par les leçons
que l'on doit en tirer, cela ne représente-t-il pas un leurre?
L'invocation du «plus jamais ça» a couvert bien des
marchandises, les opposants à l'avortement n'hésitant pas
à le comparer à un génocide. Les survivants eux-mêmes
balancent sur les leçons à tirer. L'émoi que suscite
le souvenir de l'Holocauste, enfin, n'a guère modifié la
diplomatie américaine indifférente au calvaire qu'endurent
aujourd'hui les enfants affamés du tiers monde.
L'ouvrage de Novick, en ébranlant quelques certitudes, est pour
le moins dérangeant. On pourra cependant discuter certaines thèses.
Nul doute qu'après avoir suscité de violentes controverses
aux Etats-Unis, il ouvre également un débat en France.
©Libération
***********************
de "Libération",
merc 28/03/01
La polémique
autour du livre de Norman G. Finkelstein «l'Industrie de l'Holocauste»,
entre l'éditeur Eric Hazan (La Fabrique) et Me Goldnadel, («Libération»
d'hier), a suscité de nouvelles réactions
-----
Injuste, mais pas négationniste
Par Pierre Vidal-Naquet, historien, Paris
Je vous écris au sujet de la polémique autour du livre de
Norman Finkelstein. J'estime que c'est un mauvais livre et qu'il aurait
mieux valu ne pas le publier et ne pas en parler. Mais, si on en parle,
il faut en parler avec exactitude. Tout mauvais livre n'est pas un livre
antisémite. Le tort de Norman Finkenstein est de ne pas avoir mesuré
le caractère exceptionnel de la Shoah et ce qu'il dit sur l'Amérique
n'est pas très neuf par rapport au livre de Peter Navick. Mais
il lui arrive de dire des choses justes. Il est injuste, parfois stupide
et brutal, il n'est pas négationniste.
Brouillages
Par Jean Baumgarten,
Beaumettes (84)
- Oui, il y a brouillage
de l'Holocauste quand le Congrès juif mondial est entièrement
à la solde de l'Etat juif.
- Oui, il y a brouillage
de l'Holocauste quand les sommes colossales obtenues en Europe au profit
prétendument des victimes du nazisme, détournées
par diverses organisations de juifs américains, servent en réalité
à engraisser des bureaucrates serviles; et que ces milliards de
dollars sont employés pour mobiliser l'opinion internationale en
faveur de l'Etat sioniste et de sa politique raciste, contraire à
la paix en Palestine.
- Oui, il y a brouillage
de l'Holocauste, car la première leçon que tout juif, tout
homme libre et conscient, devrait tirer de l'Holocauste, est «plus
jamais ça!». Gare à l'exploitation commerciale de
ce sinistre chapitre de l'Histoire!
J'ai lu le livre de
Norman Finkelstein et je suis d'accord avec 95 % de ses thèses.
J'attends avec intérêt les commentaires de ceux qui m'accuseraient
de révisionnisme: j'avais 10 ans en 1942, et la moitié de
ma famille a été déportée en France. Quant
à la partie restée en Pologne, 30 à 40 personnes,
seules deux d'entre elles, à ma connaissance, ont pu en réchapper.
::::::::::::::
HOT DEALS!
Jules G
Deux nouvelles pièces au dossier Norman Finkelstein
Tue Mar 27 03:14:31 2001
À lire en pages "Rebonds" du Libération d'aujourd'hui.
Chacun pourra juger où sont la mauvaise foi et la bonne sans trop
de difficulté, surtout ceux qui ont lu l'ouvrage en question :
Le collectif éditorial
de La Fabrique, éditeur du livre de Norman G. Finkelstein «LIndustrie
de lHolocauste - Réflexions sur lexploitation de la
souffrance des Juifs», a publié dans les pages Rebonds («Libération»
du 8 mars) un texte dénonçant le fait que lassociation
Avocats sans frontières (ASF) entendait porter plainte pour
«diffamation raciale» contre ce livre une «dénonciation
calomnieuse» selon le collectif. Me Goldnadel, président
dASF, nous a adressé une réponse à ce texte
et nous avons demandé à Eric Hazan, éditeur et traducteur
du livre, de répliquer. Dautre part, lassociation Avocats
sans Frontières France, qui réunit près
de 200 avocats français, 20 barreaux et les principales organisations
de la profession, nous prie de faire savoir quelle souhaite écarter
toute confusion avec lassociation présidée par Me
Goldnadel, «qui utilise dans des conditions juridiques discutables
le même nom».
+++++
Des thèmes ignobles dans un ouvrage antisémite.
Ne pas tolérer l'intolérable
Par GILLES WILLIAM GOLDNADEL
Gilles William Goldnadel est président d'Avocats sans frontières.
Le mardi 27 mars 2001
On connaissait l'arroseur arrosé. Il y aura à présent
le calomniateur calomnié. Norman G. Finkelstein et son éditeur
français ont en effet affiché dans ces colonnes leur intention
de poursuivre en justice Avocats sans frontières pour dénonciation
calomnieuse.
Ainsi donc, les chantres de la liberté d'expression sans entraves
nous en assignent une par voie d'assignation.
Avant de comparaître devant le tribunal pour les avoir outragés,
examinons à présent de quoi il retourne vraiment. Nous avons
écrit et persistons ici à répéter que, sous
couvert de son patronyme, Norman Finkelstein n'a fait que reprendre à
son compte les thèses de Roger Garaudy, déjà condamné
pour révisionnisme et diffamation raciale, dans le cadre d'une
affaire dans laquelle Avocats sans frontières était partie
civile.
Les amis de M. Finkelstein feignent de vouloir croire que ce que nous
entendons leur reprocher judiciairement serait d'avoir critiqué
en des termes véhéments la manière dont «l'industrie
de l'Holocauste», principalement aux Etats-Unis, aurait réclamé,
notamment aux banques suisses, des réparations financières
au nom de mandants aujourd'hui disparus dans la fumée des crématoires.
Nous n'avons pas attendu son livre, mal fichu, pour nous interroger, sinon
sur le but au moins sur les méthodes des lawyers américains.
Avant lui, et mieux que lui, nombreux en France avaient trouvé
les mots qui convenaient pour exprimer leurs doutes, non sur le fond de
la réclamation - car, contrairement à Finkelstein, on a
peine à comprendre pour quelles raisons on aurait laissé
aux banquiers suisses le bénéfice de conserver indûment
les fonds en déshérence -, mais dans la forme diabolisante
de leurs réclamations.
La véhémence de Finkelstein sur ce point, même excessive,
même injuste, même délirante, n'aurait à tort
ou à raison pas justifié notre action.
De même, les amis de Finkelstein tombent mal avec nous car, loin
d'être des grands prêtres du culte de la Shoah, nous préconisons
pour notre part un travail de deuil désormais plus austère
et moins mondain.
C'est au demeurant dans ces mêmes colonnes que nous avions fait
part de nos doutes, sinon sur la légitimité d'un procès
Papon diligenté cinquante années après les faits,
au moins sur la manière dont le procès était mené.
Mais l'essentiel est évidemment ailleurs, dans la reprise par Finkelstein
de la démarche garaudienne.
Les thèses centrales sont identiques: Auschwitz a été
outrageusement, impudiquement, instrumentalisé par le lobby juif
pour en tirer un avantage indu pour le plus grand profit du sionisme international
et d'Israël, afin de justifier par avance les crimes commis contre
le peuple arabe palestinien.
La version américaine de Finkelstein est même plus hard:
il existerait aux Etats-Unis une entreprise criminelle dénommée
«industrie de l'Holocauste», constituée par une bande
d'escrocs financiers et intellectuels juifs sans foi ni loi, ni aveux
ni scrupules, dont le chef s'appellerait Elie Wiesel et qui comploterait
à cette fin.
Et qu'on n'objecte pas que, contrairement à Garaudy, Finkelstein
(qui considère que la littérature négationniste n'est
pas dénuée d'intérêt) ne dit pas que les juifs
ne répugneraient pas à mentir: «Mes parents se demandaient
souvent pourquoi j'étais si indigné par la falsification
et l'exploitation du génocide nazi. La réponse la plus évidente
est qu'elles servent à justifier la politique criminelle de l'Etat
d'Israël et l'appui des Etats-Unis à cette politique»
(p. 12).
Dans sa haine de sa communauté juive américaine, Finkelstein
va encore plus loin que le prudent Garaudy (dans Libération du
15 février): «J'ai grandi dans un milieu juif où les
enfants ont généralement bien réussi (médecins,
avocats, professeurs), mais sont très racistes: on ne parlait jamais
des noirs que comme des nègres en utilisant un argot yiddish violent.
A la maison, un tel langage était absolument impensable. En ce
sens, mes parents ne sont jamais devenus des juifs américains.»
Ainsi, à la notable exception de ses parents, M. Finkelstein considère
que le groupe ethnique dont il est issu est composé de veules racistes.
N'a-t-il donc jamais entendu parler de la contribution des juifs américains
à la lutte des droits civiques des afro-américains?
Deuxième thème purement garaudien, littéralement
plagié par Finkelstein: la lutte du lobby juif pour le monopole
de la souffrance.
Selon Finkelstein, «l'industrie de l'Holocauste» n'aurait
de cesse de considérer le génocide juif comme unique, sans
égal dans l'histoire de l'humanité. La remarque n'a en elle-même
rien de crapuleux. Mais dans la démarche de Garaudy et de son émule
judéo-américain, cette quête n'a rien de désintéressé,
seule cette position monopolistique permettant de capitaliser un principal
intérêt, légitimer les péchés d'Israël.
Sous couvert de la dénonciation du culte de l'unicité de
la Shoah, on revient en réalité au cur du système
de pensée antisémite: l'unicité d'un peuple qui utiliserait
sans pudeur, quitte à l'enjoliver, son malheur à des fins
lucratives au détriment des autres peuples.
Troisième thème - littéralement ignoble, où
même Garaudy n'avait jamais osé mettre les pieds: l'innocence
des victimes juives.
Après avoir suggéré que l'Holocauste des juifs devait
avoir une cause rationnelle qu'on pourrait trouver dans la conduite des
juifs eux-mêmes, Finkelstein célèbre un certain Chaumont
qui, dans un sophisme vertigineux, reproche au lobby honni d'insister
sur l'innocence des victimes, ce qui ipso facto rendrait plus acceptable
les crimes commis contre les autres peuples: «En insistant sur la
radicale innocence des juifs - sur l'absence de motif rationnel de les
persécuter, de les tuer - on aboutit nécessairement à
faire paraître plus compréhensible - et donc moins grave
quoi qu'on en dise - les persécutions et les assassinats commis
en d'autres circonstances» (p. 55). Nous insistons effectivement
sur la radicale innocence des enfants étoilés et sur le
caractère, somme toute assez irrationnel de leur passage par les
chambres à gaz.
Enfin, le moins grave ne se trouve pas à la fin du brûlot.
Les événements du Proche-Orient seraient «une nouvelle
occasion de constater à quel point l'invocation des souffrances
d'hier sert à relativiser, voire à justifier des violences
d'aujourd'hui qui ne sont pas plus tolérables».
Ainsi, tout se vaudrait et équivaudrait, les fours crématoires
et l'Intifada.
Et d'ailleurs, où a-t-on vu ou entendu pendant l'Intifada 2 les
responsables israéliens - Sharon compris - utiliser la Shoah pour
justifier la légitimité de la défense d'Israël
à ce qu'ils considèrent comme une agression tous azimuts,
politique et militaire des palestiniens?
En fait de rapport entre la Shoah et l'actualité proche-orientale,
les seuls éléments que nous ayons personnellement pointés
sont les banderoles palestiniennes associant effectivement la svastika
nazie à l'étoile de David.
Bientôt, déjà, alors même que la Shoah est mise
à toutes les sauces, que tous l'invoquent à tort et à
travers, du siège de Sarajevo comparé au ghetto de Varsovie
aux porteurs de valises de la gare de l'Est en soutien aux sans-papiers,
le seul peuple à qui on interdira toute référence
à l'expérience historique sera le peuple juif en Palestine.
Fallait-il poursuivre Finkelstein en justice?
Assurément, c'eut été une funeste erreur si son brûlot
était resté, comme l'aurait souhaité Pierre Vidal-Naquet,
dans le silence de la réprobation.
Mais dès l'instant où des médias ont cru devoir prendre
le parti de l'évoquer, le choix n'existait plus. On ne tolère
pas l'intolérable.
***
Les effets de manche d'Avocats sans frontières.
Terrorisme intellectuel
Par ERIC HAZAN
Eric Hazan est éditeur et traducteur en français de «L'Industrie
de l'Holocauste».
Il a cosigné le texte «Brouillage sur l'Holocauste»
dans Libération du 8 mars avec le collectif éditorial de
La Fabrique: Alain Brossat, Stéphanie Grégoire, Olivier
Lecour-Grandmaison, Jean-Marc Levent, Enzo Traverso, Sophie Wahnich.
Le mardi 27 mars 2001
Le ton de la réponse d'Avocats sans frontières est à
la hauteur des arguments employés. Il s'agit, par une succession
de falsifications et de distorsions des énoncés, d'abolir
la distance qui sépare la critique radicale de Norman Finkelstein
de vieux énoncés aux relents antisémites. Là
où Finkelstein s'en prend à des organisations communautaires
nord-américaines, on écrit «le lobby juif» (mondial?).
Là où est dénoncée l'idéologie de l'unicité
essentielle du judéocide, on affecte de détecter une stigmatisation
du peuple juif. Ceux qui ont lu «L'Industrie de l'Holocauste»
savent qu'à aucun moment il n'y est question de «lobby juif»,
ni de «sionisme international», ni de «complot»
(1). Quant à l'idée que les victimes du génocide
seraient responsables de ce qui leur est arrivé, elle ne figure
évidemment pas dans le livre de Finkelstein: elle émane
des rabbins du Shas.
La violence du propos de Me Goldnadel s'inscrit dans ce que nous avons
dénoncé dans ces colonnes: le terrorisme intellectuel, l'accusation
d'antisémitisme et de négationnisme (ou de garaudisme, ce
qui revient au même), qui tombe chaque fois que l'on ose critiquer
l'instrumentalisation idéologique du génocide juif. Tous
les moyens sont bons, insinuations, citations tronquées, amalgames
démagogiques, effets de manches variés.
L'agitation lancée par Avocats sans frontières a l'utilité
d'ajouter un chapitre à la démonstration de Finkelstein.
Cette association n'est que la copie en miniature de ces utilisateurs
de la mémoire du désastre dont le livre décrit l'activité
aux Etats-Unis: mêmes arguments, mêmes usages procéduriers,
même stratégie d'intimidation. Sous ces procédés,
on reconnaît la manière de l'extrême droite. Décidément,
la confusion est à son comble.
(1) Libération a publié une critique du livre de Norman
G. Finkelstein dans le cahier «Livres» du 15 février,
accompagnée d'une interview de l'auteur.
^^^^^^^^^^^^^^^^^^^
Retour a l'Index | Forum
de discussion
|