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L'Affaire Finkelstein: débats et polémiques



Du devoir de mémoire au Shoah business
Dans son pamphlet «l'Industrie de l'Holocauste» Norman Finkelstein s'en prend aux organisations juives américaines qui instrumentalisent la Shoah. Rencontre à New York avec l'auteur
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NORMAN G. FINKELSTEIN
L'Industrie de l'Holocauste Postface de Rony Brauman. Traduit de l'américain par Eric Hazan, éditions La Fabrique, 157 pp., 89F (12,19 euros).



Par ANTOINE DE GAUDEMAR, le 15/2/2001


epuis sa sortie à l'automne dernier, l'Industrie de l'Holocauste de Norman G. Finkelstein nourrit aux Etats-Unis et en Angleterre une vive polémique, qui a rebondi la semaine dernière en Allemagne, où l'ouvrage vient d'être traduit. Dans ce bref pamphlet, l'auteur, un universitaire juif new-yorkais dont les parents étaient des rescapés du ghetto de Varsovie et des camps, dénonce l'existence aux Etats-Unis d'«une industrie de l'Holocauste», dont les buts principaux sont de justifier la politique «criminelle» d'Israël et d'«extorquer de l'argent à l'Europe» au nom des familles des victimes. Ces attaques violentes ont valu à Norman Finkelstein d'être accusé de «haine de soi», d'irresponsabilité, d'encouragement au négationnisme. Exacerbée par ce brûlot, la controverse sur cette «exploitation de la souffrance des juifs» a démarré en fait il y a quelques années aux Etats-Unis, que ce soit à propos de l'ouvrage très discuté de Daniel Goldhagen pour qui le peuple allemand est intrinsèquement antisémite (1), de celui de l'historien Peter Novick, The Holocaust in American Life (en traduction chez Gallimard, lire ci-contre), auquel Norman Finkelstein se réfère beaucoup et selon lequel la mémoire de l'Holocauste est «une construction idéologique», ou encore à propos de ceux des «nouveaux historiens» israéliens qui ont montré comment les dirigeants d'Israël ont utilisé la Shoah pour renforcer le nationalisme juif.

Pour Norman Finkelstein, le grand tournant se situe autour de 1967. Jusque-là, les milieux juifs américains, très assimilationnistes, se soucient fort peu de l'Holocauste et de ses conséquences. C'est dans l'indifférence quasi générale que Raul Hilberg publie au début des années 60 son immense enquête sur la Destruction des juifs d'Europe, devenue aujourd'hui la référence n°1 en la matière. Outre le silence des survivants, la guerre froide faisait que toute critique de l'Allemagne passait alors pour de la propagande communiste. C'est la guerre des Six Jours qui ravive la mémoire de l'extermination dans une communauté jusque-là méfiante vis-à-vis du jeune Etat juif socialiste. Dès lors, les élites juives américaines vont s'employer à resserrer leurs liens avec Israël, le nouvel allié des Etats-Unis, renforçant du même coup leur intégration dans la société américaine. La vulnérabilité d'Israël révélée par la guerre du Kippour en 1973 marque selon Norman Finkelstein le début de «l'industrie de l'Holocauste». Une «arme parfaite pour mettre Israël à l'abri de toute critique», explique-t-il. Il ajoute: «Le système de l'Holocauste repose sur deux dogmes centraux: 1) l'Holocauste constitue un événement historique catégoriquement unique; 2) l'Holocauste constitue le point culminant de la haine irrationnelle et éternelle des gentils contre les Juifs». Ce concept d'«unicité» de la Shoah, derrière lequel il décèle une revendication de «l'unicité des Juifs», est pour l'auteur une «mystification», «intellectuellement vide et moralement indigne», au nom de laquelle il est interdit par exemple de faire le moindre rapport entre nazisme et communisme, Auschwitz et Hiroshima, génocide juif et génocide arménien. De plus, au nom de ce concept, prospèrent toutes sortes d'«escroqueries intellectuelles», dont Elie Wiesel et ses «conférences à 25 000 dollars (plus la limousine et le chauffeur)» lui semble l'incarnation, et de supercheries littéraires dont Jerzy Kosinski (l'Oiseau bariolé) ou Benjamin Wilkomirski (Fragments) seraient les figures emblématiques. Seuls ou presque, remarque Norman Finkelstein, les historiens les plus sérieux de la Shoah (Raul Hilberg, Christophe Browning, Ian Kershaw, Saul Friedlander) ont dénoncé cette «instrumentalisation» de l'Holocauste. Enfin, Norman Finkelstein accuse les organisations juives américaines de se livrer à un véritable «racket» en réclamant à «toute l'Europe» des réparations concernant les spoliations, quitte à gonfler artificiellement le nombre des survivants. Il les accuse surtout de conserver la plupart des sommes recueillies pour leurs frais de fonctionnement, au lieu de les redistribuer aux familles des victimes.

La charge est violente. Signée par un non-juif, elle serait sûrement taxée d'antisémitisme. De par sa position, Norman Finkelstein s'autorise des excès de ton qui peuvent gêner. Jusqu'à Rony Brauman, qui a accepté d'écrire la postface, mais après avoir «hésité». S'il ne partage pas toutes les thèses de Finkelstein, la reprise des violences au Proche-Orient l'a finalement décidé, tant ce fut selon lui «une nouvelle occasion de constater à quel point l'invocation des souffrances d'hier sert à relativiser, voire à justifier des violences d'aujourd'hui qui ne sont pas plus tolérables». Rony Brauman en profite aussi pour souligner les différences entre le contexte américain et le contexte français. Ici, contrairement aux USA où peut sévir une forme pathologique de «Shoah business», le débat porte davantage sur le «devoir de mémoire», parce que s'y rajoutent deux dimensions absentes du débat américain: la culpabilisation sur Vichy, la collaboration, et ce fameux «passé qui ne passe pas», d'une part; la résurgence d'une extrême droite organisée et de thèmes antisémites, d'autre part. Ces deux différences réduisent pour le lecteur français la portée des critiques de Norman Finkelstein, mais ne masquen pas la pertinence de sa principale question: comment parler de la Shoah et d'Israël sans tomber dans un culte manichéen et sectaire, et comment éviter qu'une telle «sacralisation» ne crée un phénomène de rejet?

(1) Les Bourreaux volontaires de Hitler (Seuil, 1997). Norman Finkelstein a lui-même écrit avec Ruth Bettina Birn un livre contre Daniel Goldhagen: l'Allemagne en procès: la thèse de Goldhagen et la vérité historique, Albin Michel, 1999.

©Libération

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L'Holocauste à l'américaine
Le livre de Novick, qui étaye celui de Finkelstein, analyse la Shoah dans la conscience américaine.


PETER NOVICK
The Holocaust in American life
Houghton Mifflin Company, Londres, Bloomsbury, 373 pp., 18£99 (30 euros).

La traduction est prévue chez Gallimard début 2002.

Par OLIVIER WIEVIORKA, le 15/2/2001

'Holocauste n'a pas directement concerné les Etats-Unis. Pourtant, le souvenir de la Shoah tient aujourd'hui une place considérable dans l'espace public américain au point de constituer un élément identitaire fort, pour les juifs comme pour les Gentils. Phénomène éminemment paradoxal que Peter Novick s'efforce d'éclairer. Professeur à l'université de Chicago, l'historien a publié en 1968 une étude de l'épuration qui, traduite en 1985 et constamment rééditée depuis, a longtemps fait autorité.

Premier mérite, l'ouvrage présente une chronologie de cette mémoire. De fait — et au rebours d'une idée reçue —, le silence sur l'extermination a longtemps prévalu. La passivité aujourd'hui tant décriée de l'administration Roosevelt s'explique par des facteurs multiples. La Maison-Blanche refusa les offres formulées par quelques dirigeants nazis (l'échange de juifs contre des camions par exemple) pour ne pas menacer l'entente avec l'allié russe; et le refus de bombarder Auschwitz s'explique tant par l'inutilité d'une telle frappe que par les risques qu'auraient encourus les déportés. Après la victoire, la présence de la Shoah dans l'espace public demeura tout aussi discrète. Pour les sionistes, la création d'Israël offrait un exutoire à la croissance démographique de la Diaspora — un discours qui obligeait à taire les pertes subies pendant la Seconde Guerre mondiale d'autant que les survivants, tournés vers l'avenir, ne cherchaient pas à raviver le souvenir de leur calvaire. La guerre froide ne modifia guère la donne. L'engagement communiste de nombreux juifs — songeons aux Rosenberg — incita en effet la communauté américaine à la discrétion. Les juifs acceptèrent ainsi la renaissance de l'Allemagne — dût-elle s'accompagner du silence sur les crimes nazis — pour ne pas être taxés de connivence avec Moscou. Enfin, en pleine croissance, les Etats-Unis privilégiaient dans leur imaginaire le héros (cow-boy ou soldat) plutôt que le faible. Les juifs eux-mêmes préférèrent exalter leurs faits d'armes — l'insurrection du ghetto de Varsovie — plutôt que de revenir sur la page, jugée moins héroïque, de l'Holocauste.

Les années soixante marquèrent un changement. La guerre des Six Jours puis la guerre du Kippour révélèrent la vulnérabilité d'Israël. Sciemment ou non, les dirigeants israéliens utilisèrent, pour émouvoir les opinions publiques et s'assurer d'un soutien américain dont on doutait, la référence à l'Holocauste, comparant par exemple les Arabes aux nazis. En s'assimilant, les juifs, par ailleurs, aliénaient leur identité. L'Holocauste constitua alors un marqueur identitaire susceptible d'unir et les générations, et une communauté traversée par le conflit — le soutien désormais controversé à Israël par exemple. La guerre du Viêt-nam a contribué à valoriser les victimes — incarnées par le spectacle dantesque des enfants brûlés au napalm. Enfin, dans une période marquée par le relativisme moral, la Shoah prouvait à une Amérique vacillante qu'existaient malgré tout un mal et un bien absolus.

L'ouvrage — second mérite — remet en cause les consensus les plus assurés. L'unicité de l'Holocauste — évidence admise — ne constitue-t-elle pas le propre de tout événement historique? Justifier l'omniprésence de la Shoah par les leçons que l'on doit en tirer, cela ne représente-t-il pas un leurre? L'invocation du «plus jamais ça» a couvert bien des marchandises, les opposants à l'avortement n'hésitant pas à le comparer à un génocide. Les survivants eux-mêmes balancent sur les leçons à tirer. L'émoi que suscite le souvenir de l'Holocauste, enfin, n'a guère modifié la diplomatie américaine — indifférente au calvaire qu'endurent aujourd'hui les enfants affamés du tiers monde.

L'ouvrage de Novick, en ébranlant quelques certitudes, est pour le moins dérangeant. On pourra cependant discuter certaines thèses. Nul doute qu'après avoir suscité de violentes controverses aux Etats-Unis, il ouvre également un débat en France.


©Libération

 

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de "Libération", merc 28/03/01

La polémique autour du livre de Norman G. Finkelstein «l'Industrie de l'Holocauste», entre l'éditeur Eric Hazan (La Fabrique) et Me Goldnadel, («Libération» d'hier), a suscité de nouvelles réactions

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Injuste, mais pas négationniste
Par Pierre Vidal-Naquet, historien, Paris


Je vous écris au sujet de la polémique autour du livre de Norman Finkelstein. J'estime que c'est un mauvais livre et qu'il aurait mieux valu ne pas le publier et ne pas en parler. Mais, si on en parle, il faut en parler avec exactitude. Tout mauvais livre n'est pas un livre antisémite. Le tort de Norman Finkenstein est de ne pas avoir mesuré le caractère exceptionnel de la Shoah et ce qu'il dit sur l'Amérique n'est pas très neuf par rapport au livre de Peter Navick. Mais il lui arrive de dire des choses justes. Il est injuste, parfois stupide et brutal, il n'est pas négationniste.

Brouillages

Par Jean Baumgarten, Beaumettes (84)

- Oui, il y a brouillage de l'Holocauste quand le Congrès juif mondial est entièrement à la solde de l'Etat juif.

- Oui, il y a brouillage de l'Holocauste quand les sommes colossales obtenues en Europe au profit prétendument des victimes du nazisme, détournées par diverses organisations de juifs américains, servent en réalité à engraisser des bureaucrates serviles; et que ces milliards de dollars sont employés pour mobiliser l'opinion internationale en faveur de l'Etat sioniste et de sa politique raciste, contraire à la paix en Palestine.

- Oui, il y a brouillage de l'Holocauste, car la première leçon que tout juif, tout homme libre et conscient, devrait tirer de l'Holocauste, est «plus jamais ça!». Gare à l'exploitation commerciale de ce sinistre chapitre de l'Histoire!

J'ai lu le livre de Norman Finkelstein et je suis d'accord avec 95 % de ses thèses. J'attends avec intérêt les commentaires de ceux qui m'accuseraient de révisionnisme: j'avais 10 ans en 1942, et la moitié de ma famille a été déportée en France. Quant à la partie restée en Pologne, 30 à 40 personnes, seules deux d'entre elles, à ma connaissance, ont pu en réchapper.

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HOT DEALS!

Jules G
Deux nouvelles pièces au dossier Norman Finkelstein
Tue Mar 27 03:14:31 2001



À lire en pages "Rebonds" du Libération d'aujourd'hui. Chacun pourra juger où sont la mauvaise foi et la bonne sans trop de difficulté, surtout ceux qui ont lu l'ouvrage en question :

Le collectif éditorial de La Fabrique, éditeur du livre de Norman G. Finkelstein «L’Industrie de l’Holocauste - Réflexions sur l’exploitation de la souffrance des Juifs», a publié dans les pages Rebonds («Libération» du 8 mars) un texte dénonçant le fait que l’association Avocats sans frontières (ASF) entendait porter plainte pour «diffamation raciale» contre ce livre – une «dénonciation calomnieuse» selon le collectif. Me Goldnadel, président d’ASF, nous a adressé une réponse à ce texte et nous avons demandé à Eric Hazan, éditeur et traducteur du livre, de répliquer. D’autre part, l’association Avocats sans Frontières – France, qui réunit près de 200 avocats français, 20 barreaux et les principales organisations de la profession, nous prie de faire savoir qu’elle souhaite écarter toute confusion avec l’association présidée par Me Goldnadel, «qui utilise dans des conditions juridiques discutables le même nom».

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Des thèmes ignobles dans un ouvrage antisémite.

Ne pas tolérer l'intolérable

Par GILLES WILLIAM GOLDNADEL
Gilles William Goldnadel est président d'Avocats sans frontières.

Le mardi 27 mars 2001




On connaissait l'arroseur arrosé. Il y aura à présent le calomniateur calomnié. Norman G. Finkelstein et son éditeur français ont en effet affiché dans ces colonnes leur intention de poursuivre en justice Avocats sans frontières pour dénonciation calomnieuse.

Ainsi donc, les chantres de la liberté d'expression sans entraves nous en assignent une par voie d'assignation.

Avant de comparaître devant le tribunal pour les avoir outragés, examinons à présent de quoi il retourne vraiment. Nous avons écrit et persistons ici à répéter que, sous couvert de son patronyme, Norman Finkelstein n'a fait que reprendre à son compte les thèses de Roger Garaudy, déjà condamné pour révisionnisme et diffamation raciale, dans le cadre d'une affaire dans laquelle Avocats sans frontières était partie civile.

Les amis de M. Finkelstein feignent de vouloir croire que ce que nous entendons leur reprocher judiciairement serait d'avoir critiqué en des termes véhéments la manière dont «l'industrie de l'Holocauste», principalement aux Etats-Unis, aurait réclamé, notamment aux banques suisses, des réparations financières au nom de mandants aujourd'hui disparus dans la fumée des crématoires.

Nous n'avons pas attendu son livre, mal fichu, pour nous interroger, sinon sur le but au moins sur les méthodes des lawyers américains.

Avant lui, et mieux que lui, nombreux en France avaient trouvé les mots qui convenaient pour exprimer leurs doutes, non sur le fond de la réclamation - car, contrairement à Finkelstein, on a peine à comprendre pour quelles raisons on aurait laissé aux banquiers suisses le bénéfice de conserver indûment les fonds en déshérence -, mais dans la forme diabolisante de leurs réclamations.

La véhémence de Finkelstein sur ce point, même excessive, même injuste, même délirante, n'aurait à tort ou à raison pas justifié notre action.

De même, les amis de Finkelstein tombent mal avec nous car, loin d'être des grands prêtres du culte de la Shoah, nous préconisons pour notre part un travail de deuil désormais plus austère et moins mondain.

C'est au demeurant dans ces mêmes colonnes que nous avions fait part de nos doutes, sinon sur la légitimité d'un procès Papon diligenté cinquante années après les faits, au moins sur la manière dont le procès était mené.

Mais l'essentiel est évidemment ailleurs, dans la reprise par Finkelstein de la démarche garaudienne.

Les thèses centrales sont identiques: Auschwitz a été outrageusement, impudiquement, instrumentalisé par le lobby juif pour en tirer un avantage indu pour le plus grand profit du sionisme international et d'Israël, afin de justifier par avance les crimes commis contre le peuple arabe palestinien.

La version américaine de Finkelstein est même plus hard: il existerait aux Etats-Unis une entreprise criminelle dénommée «industrie de l'Holocauste», constituée par une bande d'escrocs financiers et intellectuels juifs sans foi ni loi, ni aveux ni scrupules, dont le chef s'appellerait Elie Wiesel et qui comploterait à cette fin.

Et qu'on n'objecte pas que, contrairement à Garaudy, Finkelstein (qui considère que la littérature négationniste n'est pas dénuée d'intérêt) ne dit pas que les juifs ne répugneraient pas à mentir: «Mes parents se demandaient souvent pourquoi j'étais si indigné par la falsification et l'exploitation du génocide nazi. La réponse la plus évidente est qu'elles servent à justifier la politique criminelle de l'Etat d'Israël et l'appui des Etats-Unis à cette politique» (p. 12).

Dans sa haine de sa communauté juive américaine, Finkelstein va encore plus loin que le prudent Garaudy (dans Libération du 15 février): «J'ai grandi dans un milieu juif où les enfants ont généralement bien réussi (médecins, avocats, professeurs), mais sont très racistes: on ne parlait jamais des noirs que comme des nègres en utilisant un argot yiddish violent. A la maison, un tel langage était absolument impensable. En ce sens, mes parents ne sont jamais devenus des juifs américains.»

Ainsi, à la notable exception de ses parents, M. Finkelstein considère que le groupe ethnique dont il est issu est composé de veules racistes.

N'a-t-il donc jamais entendu parler de la contribution des juifs américains à la lutte des droits civiques des afro-américains?

Deuxième thème purement garaudien, littéralement plagié par Finkelstein: la lutte du lobby juif pour le monopole de la souffrance.

Selon Finkelstein, «l'industrie de l'Holocauste» n'aurait de cesse de considérer le génocide juif comme unique, sans égal dans l'histoire de l'humanité. La remarque n'a en elle-même rien de crapuleux. Mais dans la démarche de Garaudy et de son émule judéo-américain, cette quête n'a rien de désintéressé, seule cette position monopolistique permettant de capitaliser un principal intérêt, légitimer les péchés d'Israël.

Sous couvert de la dénonciation du culte de l'unicité de la Shoah, on revient en réalité au cœur du système de pensée antisémite: l'unicité d'un peuple qui utiliserait sans pudeur, quitte à l'enjoliver, son malheur à des fins lucratives au détriment des autres peuples.

Troisième thème - littéralement ignoble, où même Garaudy n'avait jamais osé mettre les pieds: l'innocence des victimes juives.

Après avoir suggéré que l'Holocauste des juifs devait avoir une cause rationnelle qu'on pourrait trouver dans la conduite des juifs eux-mêmes, Finkelstein célèbre un certain Chaumont qui, dans un sophisme vertigineux, reproche au lobby honni d'insister sur l'innocence des victimes, ce qui ipso facto rendrait plus acceptable les crimes commis contre les autres peuples: «En insistant sur la radicale innocence des juifs - sur l'absence de motif rationnel de les persécuter, de les tuer - on aboutit nécessairement à faire paraître plus compréhensible - et donc moins grave quoi qu'on en dise - les persécutions et les assassinats commis en d'autres circonstances» (p. 55). Nous insistons effectivement sur la radicale innocence des enfants étoilés et sur le caractère, somme toute assez irrationnel de leur passage par les chambres à gaz.

Enfin, le moins grave ne se trouve pas à la fin du brûlot.

Les événements du Proche-Orient seraient «une nouvelle occasion de constater à quel point l'invocation des souffrances d'hier sert à relativiser, voire à justifier des violences d'aujourd'hui qui ne sont pas plus tolérables».

Ainsi, tout se vaudrait et équivaudrait, les fours crématoires et l'Intifada.

Et d'ailleurs, où a-t-on vu ou entendu pendant l'Intifada 2 les responsables israéliens - Sharon compris - utiliser la Shoah pour justifier la légitimité de la défense d'Israël à ce qu'ils considèrent comme une agression tous azimuts, politique et militaire des palestiniens?

En fait de rapport entre la Shoah et l'actualité proche-orientale, les seuls éléments que nous ayons personnellement pointés sont les banderoles palestiniennes associant effectivement la svastika nazie à l'étoile de David.

Bientôt, déjà, alors même que la Shoah est mise à toutes les sauces, que tous l'invoquent à tort et à travers, du siège de Sarajevo comparé au ghetto de Varsovie aux porteurs de valises de la gare de l'Est en soutien aux sans-papiers, le seul peuple à qui on interdira toute référence à l'expérience historique sera le peuple juif en Palestine.

Fallait-il poursuivre Finkelstein en justice?

Assurément, c'eut été une funeste erreur si son brûlot était resté, comme l'aurait souhaité Pierre Vidal-Naquet, dans le silence de la réprobation.

Mais dès l'instant où des médias ont cru devoir prendre le parti de l'évoquer, le choix n'existait plus. On ne tolère pas l'intolérable.



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Les effets de manche d'Avocats sans frontières.


Terrorisme intellectuel

Par ERIC HAZAN
Eric Hazan est éditeur et traducteur en français de «L'Industrie de l'Holocauste».
Il a cosigné le texte «Brouillage sur l'Holocauste» dans Libération du 8 mars avec le collectif éditorial de La Fabrique: Alain Brossat, Stéphanie Grégoire, Olivier Lecour-Grandmaison, Jean-Marc Levent, Enzo Traverso, Sophie Wahnich.

Le mardi 27 mars 2001


Le ton de la réponse d'Avocats sans frontières est à la hauteur des arguments employés. Il s'agit, par une succession de falsifications et de distorsions des énoncés, d'abolir la distance qui sépare la critique radicale de Norman Finkelstein de vieux énoncés aux relents antisémites. Là où Finkelstein s'en prend à des organisations communautaires nord-américaines, on écrit «le lobby juif» (mondial?). Là où est dénoncée l'idéologie de l'unicité essentielle du judéocide, on affecte de détecter une stigmatisation du peuple juif. Ceux qui ont lu «L'Industrie de l'Holocauste» savent qu'à aucun moment il n'y est question de «lobby juif», ni de «sionisme international», ni de «complot» (1). Quant à l'idée que les victimes du génocide seraient responsables de ce qui leur est arrivé, elle ne figure évidemment pas dans le livre de Finkelstein: elle émane des rabbins du Shas.

La violence du propos de Me Goldnadel s'inscrit dans ce que nous avons dénoncé dans ces colonnes: le terrorisme intellectuel, l'accusation d'antisémitisme et de négationnisme (ou de garaudisme, ce qui revient au même), qui tombe chaque fois que l'on ose critiquer l'instrumentalisation idéologique du génocide juif. Tous les moyens sont bons, insinuations, citations tronquées, amalgames démagogiques, effets de manches variés.

L'agitation lancée par Avocats sans frontières a l'utilité d'ajouter un chapitre à la démonstration de Finkelstein. Cette association n'est que la copie en miniature de ces utilisateurs de la mémoire du désastre dont le livre décrit l'activité aux Etats-Unis: mêmes arguments, mêmes usages procéduriers, même stratégie d'intimidation. Sous ces procédés, on reconnaît la manière de l'extrême droite. Décidément, la confusion est à son comble.

(1) Libération a publié une critique du livre de Norman G. Finkelstein dans le cahier «Livres» du 15 février, accompagnée d'une interview de l'auteur.

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