L'internationalisme
contre la mondialisation
(tiré de "Emgann-Combat Breton" Mars 2001)
Réflexions sur les mouvements
identitaires dans les pays du "Nord", les mouvements de libération dans
les pays du "Sud", et l'attitude de la gauche, notamment radicale, à leur
égard.
Michel
CAHEN est historien.
Chercheur au CNRS au Centre d'Etude d'Afrique Noire de l'Institut d'Etudes
Politiques de Bordeaux. A déjà publié plusieurs travaux sur l'Afrique lusophone
contemporaine, a écrit notamment Ethnicité politique, pour une lecture
réaliste de l'identité chez l'Harmattan.
Dans l'après-mai 1968, la tradition anti-impérialiste
de solidarité avec le Viêt-Nam et avec les colonies portugaises encore sous
le joug du salazarisme, ou encore de luttes contre les dictatures latino-américaines,
avait permis en France une certaine confluence entre la gauche radicale
et les mouvements alors souvent qualifiés de "nationalitaires". Le colonialisme
devait certes être combattu dans le tiers monde, mais aussi en France. L'archétype
en avait été le Larzac, alors sous la menace de l'extension du camp militaire.
Néanmoins, cette confluence fut en réalité très partielle et plus une simple
"intersection" entre l'antimilitarisme de la gauche radicale et la revendication
identitaire, qu'une unification des objectifs. La même gauche radicale qui
ne voulait pas de l'extension du camp militaire n'avait rien à proposer,
autre que la destruction du capitalisme, pour une meilleure promotion, le
progrès culturel et en dernière analyse l'autodétermination des nations
dont l'incorporation à la France n'avait pas été pacifique. Elle restait
fondamentalement jacobine. Quant à ceux, nombreux, qui passèrent de la gauche
radicale à la gauche social-démocrate, ils se satisfirent largement de la
régionalisation -une régionalisation pourtant purement administrative et
ne cherchant absolument pas à redéfinir les limites des régions ou départements
pour les faire mieux correspondre aux réalités ethnoculturelles. Les courants
marxistes -mais aussi les anarchistes -en restèrent peu ou prou à la vieille
association marxienne entre la "nation" et la "bourgeoisie", c'est-à-dire
l'assignation des révolutions nationales à la seule étape historique des
révolutions bourgeoises. Marx avait hâtivement généralisé un cas de production
nationale -bien réel au demeurant -et du fait du "capitalisme, creuset des
nations", le seul cas possible de production de nations : comme s'il n'y
avait pas eu avant lui des nations médiévales très cristallisées (même si
les symboles en étaient différents), et comme s'il ne devait plus y avoir
de nations après lui... Comme si l'identité suivait mécaniquement l'évolution
de l'économie.
A y regarder de près, cette vision, indubitablement
marxienne, était bien peu marxiste, en contradiction avec le matérialisme
historique et le dialectique des mouvements sociaux: la lutte des classes,
certes, est le moteur de l'histoire, mais elle ne la résume pas, d'autres
polarisations sociales et des faits de conscience autres que la conscience
de classe, peuvent exister et être porteurs d'émancipation. Les processus
de cristallisation identitaire sont en réalité une tendance permanente de
la vie sociale et des mouvements sociaux, et si le capitalisme, le colonialisme,
le stalinisme ou la mondialisation en ont évidemment modifié le contexte,
ils ne les ont pas amoindris. Par ailleurs, les faits de conscience identitaire
peuvent se conjuguer avec la conscience de classe: les opposer, à la manière
par exemple d'une Arlette Laguiller pour qui tout mouvement national est
"petit-bourgeois", est non seulement sectaire, mais surtout diviseur.
Avant la nation, des pratiques et des besoins
sociaux L"'ultra-classisme" (et, pour tout dire, l'économisme) gauchiste
ne comprend pas que la conscience identitaire, puis la revendication identitaire,
sont profondément ancrées dans des pratiques sociales qui existent avant
elles. Ce sont ces pratiques sociales qui sont opprimées (et non point basiquement
le "nationalisme"), aujourd'hui, par le capitalisme et la mondialisation.
La revendication identitaire est donc un besoin social comme un autre, et
doit être ainsi défendue avec la même énergie que la lutte contre le chômage
ou pour des trente-cinq heures vraiment hebdomadaires (non "flexibilisées").
Malheureusement, la culture marxienne de la gauche
radicale franco-parisienne la mène à considérer que la question nationale
est dépassée (puisque la révolution bourgeoise est dépassée), sauf dans
les pays colonisés (autrefois on disait "arriérés"). Ainsi l'internationalisme,
cette solidarité des mouvements nationaux, et en particulier l'internationalisme
prolétarien, cette solidarité de mouvements nationaux dont le mouvement
ouvrier a pris la direction, sont-ils simplement faits synonymes d'antinationalisme.
Or il ne peut y avoir d'internationalisme sans nationalisme. La culture
jacobine de la gauche social-démocrate ou communiste aboutit au même résultat,
avec des arguments différents: la "souveraineté de la nation", la "République
une et indivisible", voire "les cultures régionales cheval de Troie de l'anglais
et de Bruxelles".
Ainsi l'attitude d'une LCR (Ligue communiste
révolutionnaire, trotskiste) a-t-elle été exemplaire dans l'affaire de la
Nouvelle Calédonie (Alain Krivine résuma l'attitude de son parti en une
formule saisissante: "le devoir d'anti- colonialisme") et il l'est encore
en ce qui concerne l'Irlande du Nord. Mais on notera bien que ce qui motive
le soutien, c'est le rapport colonial (ici l'impérialisme anglais) et non
le droit à l'identité: l'Irlande a droit à la réunification, parce que sa
division est une séquelle de la colonisation, et non parce que l'identité
irlandaise couvre toute l'Île. Ainsi, l'extrême-gauche a, sauf exceptions,
considéré la réunification allemande comme une catastrophe ("puisqu'elle
était capitaliste"), comme si le maintien d'une RDA sénile et stalinienne
pouvait être une base quelconque de redémarrage d'un socialisme démocratique
: elle a, dans l'affaire yougoslave, défendu les droits de tous les peuples,
sauf celui démographiquement le plus nombreux, le peuple serbe. Elle n'a
quasiment rien à proposer lors des élections régionales françaises, si ce
n'est la copie de la plate-forme pour les législatives ou les présidentielles:
lors des dernières régionales en France (mars 1998), la plate-forme de la
LCR (pour ne point parler de celle de LO), ne disait rien, absolument rien,
sur les régions; le seul moment où l'on y parlait du droit à l'alphabétisation
dans les langues originelles était relatif aux... travailleurs immigrés,
ce qui montrait bien que dans l'esprit des rédacteurs, le problème ne se
posait pas pour des citoyens français! Rien sur la Corse, rien sur Euzkadi,
rien sur le bilinguisme en Alsace, etc. Il n'y a pas forcément hostilité,
mais sous-estimation permanente de l'importance, dans le mouvement social,
des luttes identitaires parce qu'elles ne sont pas directement anticapitalistes.
Comme si le capitalisme se résumait au mode de production capitaliste (à
l'économie) et n'avait pas bien d'autres manifestations !
Le résultat de cette indifférence ou de l'hostilité
de la gauche radicale et de la gauche classique est qu'effectivement, dans
les mouvements identitaires, existent de puissantes tendances conservatrices
et parfois majoritaires. Le vide abyssal du programme de la gauche en ce
qui concerne la Corse explique largement les dérives droitières et militaro-maffieuses
de certaines organisations. C'est bien pour cela qu'il faut faire comprendre
que l'un des enjeux majeurs du mouvement Abertzale par exemple, n'est rien
d'autre que le basculement du pays basque de la droite à la gauche. Ce ne
peut être contre la nation basque que la gauche y deviendra majoritaire
!
Universalisme ou uniformité ? Derrière tout cela,
il y a bien sûr des conceptions idéologiques profondément ancrées, et qui
sont passées de France ou du Portugal à leurs anciennes colonies, notamment
africaines'. La nation, en effet, n'est pas considérée dans la tradition
néojacobine comme un processus historique de cristallisation identitaire,
dont la durée et l'intensité peut amener à la revendication et à la formation
d'un Etat propre, alors Etat-nation. Elle est considérée comme "créée" par
l'Etat, alias la République, et n'est donc pas produite par une palette
d'identités culturelles, mais "définie" par un ensemble de droits politiques
(égalité des droits, suffrage universel, plus tard école laïque publique,
services publics, Sécurité sociale, etc.). On confond alors la nation et
l'Etat républicain -d'où l'argument que les langues régionales sont antirépublicaines...
; la nationalité est synonyme de citoyenneté (c'est d'ailleurs un argument
utilisé contre le droit de vote des étrangers). Logiquement, on confond
égalité et uniformité, et enfin on confond uniformité et universalisme.
Seule la manière franco-parisienne est universelle, d'autres manières de
sentir la France, de la pratiquer, voire de s'en séparer, sont des particularismes.
Un mouvement de promotion culturelle, de modernité et de dignité, est un
"repli identitaire" mais l'imposition de la notion de "peuple français"
contre celle de "peuple corse" est universaliste !
Pourtant, la nation est une réalité subjective
et un concept bien distincts de celui de l'Etat. La nation n'est qu'une
forme particulièrement durable et intense de l'ethnie, elle relève de l'imaginaire:
elle n'est rien d'autre que la communauté idéalisée des gens qui ressentent
un sentiment donné de nationalité, et le peuple n'est rien d'autre que la
population de la nation. La nation peut avoir été renforcée par un Etat,
mais jamais créée ex-nihilo par lui. Il est absurde -et fait bien rire les
historiens médiévistes -de lire souvent que la nation France "date" de 1789
(ou, pareillement, "date" du baptême de Clovis en 496). Il n'y a aucune
"date "de" création" des nations (même si elles-mêmes, réécrivant leur histoire,
peuvent l'affirmer au cours de la fabrication de leurs mythes) puisque les
nations sont le résultat de lents processus historiques et capillaires de
cristallisation identitaire. Ce n'est pas 1789 qui a "créé" la nation France,
c'est à l'inverse l'évolution historique de cette nation qui a impliqué
de la doter d'un Etat plus moderne et provoqué la révolution ! Mais l'imaginaire
n'est nullement à confondre avec l'inexistant, ce n'est rien d'autre que
ce que Marx appelait une "idée socialement organisée". Ce sentiment n'est
pas définissable avec des faits normatifs (langues, etc.). On ne pourra
jamais "donner la définition" de la France ou d'Euzkadi. Est un Français,
un Juif, un Zoulou, un Basque, simplement celui qui se sent français, juif,
zoulou ou basque. Bien entendu, la cause la plus courante de ce sentiment
n'est pas que l'on naît français: on ne naît pas français, on le devient.
Mais, dans la grande majorité des cas, on le sera devenu du fait que...
l'on est né en France. Ce n'est pas le "sang", c'est la vie sociale et ce
n'est pas simplement "politique". Il est aberrant de lire parfois , sous
la plume d'un Finkielkraut, par exemple -que l'on "adhère" à la France sur
la base des grands principes des droits de l'homme. Quelle est alors, la
différence entre la France et d'autres pays dotés d'une citoyenneté de qualité
(Hollande, etc.) ? Du reste, ceux qui souhaiteraient bien "adhérer" à la
France et en demandent les papiers sont le plus souvent fermement reconduits
à la frontière.
Il faut remarquer ici plusieurs choses. Premièrement,
cette vision de la nation française comme "nation purement politique" opposée
à la nation allemande "culturelle" confond des divergences entre des théories
sur la nation -divergences que l'on peut effectivement discerner mais qu'il
ne faudrait pas exagérer, dans les traditions philosophiques des deux pays
-et les nations elles-mêmes : le sentiment des gens allemands pour leur
pays est-il si différent du sentiment des gens français pour le leur ? C'est
un moyen commode pour la France de se sentir supérieure (elle est "citoyenne"
alors que l'Allemagne serait "raciale"), et d'exprimer ainsi son chauvinisme,
c'est-à- dire une forme politique exacerbée de son ethnicité !
Deuxièmement, elle oppose officiellement le politique
et le culturel. La nation française n'est pas née tout de go dotée d'une
citoyenneté de qualité: ce sont des générations de luttes sociales qui l'ont
conquise. Mais, bien évidemment, l'habitude de vivre en citoyenneté de qualité
entre dans les traditions culturelles du pays: tenir à l'école publique,
laïque, gratuite, pour tous, est-ce culturel, est-ce politique ? C'est évidemment
relatif aux deux. Quand, en novembre-décembre 1995 on a fait grève pour
la Sécurité sociale, on défendait un service public, mais aussi l'idée même
que nous nous faisions de la France face à la mondialisation en son étape
maastrichienne : conscience de classe et conscience ethnonationale confluaient
dans le mouvement social et en permettait la puissance.
En revanche, l'universalisme abstrait ne permet
pas l'égalité des droits, parce qu'il ne tient aucun compte de l'inégalité
des situations de départ. C'est bien pourquoi revendiquer des écoles bilingues,
par exemple, n'est pas demander le droit à la différence, mais l'égalité
des droits, l'égalité pour tous les enfants de pouvoir être alphabétisés
dans leur langue. Ce droit revendiqué n'est pas antagonique à la République,
à l'inverse il est constitutif d'une République qui serait vraiment sociale.
(A suivre)
CB - mars 2001 |
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